Il l’avait reconnue immédiatement. Comment oublier ses grands yeux verts et son regard si profond ? Malgré l’improbable tenue hospitalière verte, sa démarche féline la rendait toujours aussi sexy. C’est ce qui avait attiré son œil et lui avait fait lever le nez de son café. Ses cheveux blonds relevés en un chignon très serré lui donnaient un air altier, et aussi incongru que cela ait pu lui paraître en un tel moment, il s’était mis à rêvasser en observant cette belle infirmière qui lui tournait le dos. Lorsqu’elle s’était retournée, une fulgurante vague verte s’était abattue sur lui, éparpillant le présent et le faisant émerger sept années auparavant.
Des images lui revinrent, floues, lointaines, surexposées. La plage où il l’avait rencontrée. Royan, son immense plage de sable blond, la foule qui s’y pressait en tentant de trouver un espace correct pour y étaler serviettes, poussettes, sacs de plage multicolores.
Il faisait bon ce jour-là, le vent soufflait fort depuis le milieu de la nuit mais le soleil dardait ses rayons brûlants sur les corps alanguis. Elle s’était installée non loin de lui et, l’ambiance estivale et la jeunesse aidant, la conversation avait été rapidement engagée. Sous la lumière aveuglante de cet après-midi de juillet, ils s’étaient racontés sans pudeur, comme s’ils s’étaient toujours connus. Arina, c’était son prénom, venait de Russie. Elle était arrivée en France six mois plus tôt par le biais d’une agence de mannequins un peu louche. Au bout de deux mois et trois séances photo miteuses, elle avait claqué la porte et décidé de rester malgré tout. Elle avait depuis accumulé les petits boulots, chose compliquée sans situation stable. Cet été-là, elle travaillait dans une résidence de standing : essentiellement des heures de ménage, plus quelques courses à faire pour un couple de petits vieux. « Tiens, tu vois là-bas, c’est cette grande immeuble » avait-elle dit avec un accent adorable en lui désignant l’énorme masse blanche plantée en haut des rochers. « La vigie, ça s’appelle », avait-elle ajouté avec une moue dubitative, « je sais pas bien ça veut dire quoi ». Il le lui avait expliqué et l’idée lui avait semblé très poétique.
Il sourit à ce souvenir et revint sur terre lorsqu’elle s’approcha de lui et lui toucha le bras en murmurant « Julien ? Tu te souviens de moi ? ». Il eut un tout petit rire, à peine un souffle d’amertume. « Comment aurais-je pu oublier celle qui n’est jamais venue ? » eut-il envie de répondre, mais il n’en fit rien. La conversation s’engagea maladroitement, la spontanéité de leurs vingt ans s’était envolée. Arina avait continué à enchaîner les petits boulots, puis elle avait suivi une formation pour devenir infirmière. Elle travaillait dans cet hôpital depuis un peu plus de deux ans. Tandis qu’elle déroulait le fil de ces sept années écoulées, il repartit dans ses souvenirs. Une image lui revint, ces lunettes qu’elle portait alors et qu’il trouvait affreuses, qui mangeaient son joli visage aux traits si fins de leurs atroces verres marrons.
Il la revoyait avancer ainsi affublée, le long de l’allée du camping où il travaillait pour l’été. Elle se tenait toujours très droite, des années de danse classique avaient formé ce corps sec et nerveux qu’il ne se lassait pas de caresser. Il revit aussi cette route au bord de laquelle ils avaient marché main dans la main, bordée d’un côté de tournesol et de l’autre de maïs. C’était les tournesols qu’ils avaient choisi pour faire l’amour, le parfum de la terre tiède emplissait encore ses narines, ils avaient ri en imaginant le spectacle des fleurs ondulant au-dessus d’eux, au milieu du champ, au rythme de leurs corps. C’est là qu’ils avaient parlé d’avenir pour la première fois, il lui avait dit « Viens avec moi, je t’emmène à Bordeaux, viens ». Elle l’avait regardé longtemps, évaluant le sérieux de la proposition. « J’aimerais bien, oui »
Tout lui semblait limpide, auprès d’elle, il n’avait jamais cru à ces conneries d’âmes sœurs et pourtant, tout à coup, pourtant…
Une autre image s’imposa alors, cette triple horloge en face de la gare, qu’il n’avait cessé de scruter et sous laquelle il l’avait attendue près de deux heures. Il avait acheté deux billets, elle lui avait dit « Je serai là » mais n’était jamais venue. Il avait laissé le train partir en espérant un contretemps mais l’aiguille avait continué son implacable course, et il avait fini par monter dans le train suivant en se traitant de con, pauvre con qu’est-ce que tu attendais avec cette fille, pourquoi aurait-elle perdu son temps avec un type comme toi, tu ne les voyais pas tous ces mecs qui lui tournaient autour ?
Le dépit pinça ses lèvres et il interrompit le fil des souvenirs. « J’aimerais te poser une question, Arina, sois honnête s’il te plait. Pourquoi n’es-tu jamais venue, ce jour-là, à la gare ? »
Elle ouvrit de grands yeux incrédules. « Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est toi qui n’est pas venu. J’étais là une demi-heure avant, et je t’ai attendu presque deux heures ». Il fronça les sourcils, désarçonné par la sincérité de son attitude. « On ne pouvait pas y être tous les deux, Arina, il y en a forcément un qui ment et ce n’est pas moi. Je voulais construire ma vie avec toi, j’étais vraiment amoureux ».
Elle écarta les bras en signe d’ignorance, visiblement choquée par cette attaque. C’est alors qu’il remarqua la petite montre que le vêtement venait de découvrir. Elle la portait déjà à l’époque. La conversation murmurée dans le champ de tournesol lui revint brutalement.
- T’as vu, elle avance de deux heures, ta montre, Arina.
- C’est exprès, c’est l’heure de chez moi, c’est pour être un peu quand même avec ma mère. Je vis à son heure, j’aime bien.
- C’est joli comme idée… Mais si tu restes en France ça risque d’être un peu compliqué, non ?! Tu n’as jamais eu de soucis avec ça ?
- Non… Si, une fois, je suis arrivée avec deux heures d’avance au travail, tout était fermé, je n’ai pas compris tout de suite !
Il avait saisi son poignet à l’évocation de ce souvenir et semblait hypnotisé par le tic-tac de la montre. Elle comprit tout à coup, portant la main à sa bouche d’un air horrifié. « J’ai cru que tu avais changé d’avis », balbutia-t-elle, « j’ai cru que tu ne voulais plus de moi. J’ai beaucoup pleuré, beaucoup, tu sais… »
Ils se regardèrent en silence un long moment. Elle caressa sa joue avec grâce et douceur, comme elle l’avait fait tant de fois cet été-là, il inclina la tête pour s’enfoncer un peu plus dans cette chaleur. L’arrivée d’un infirmier les fit sursauter. « Monsieur, vous pouvez venir, votre femme est réveillée. Le bébé va très bien ».
Elle retira brusquement sa main et baissa les yeux en rougissant, tandis qu’il se levait et se dirigeait vers l’ascenseur.
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