Nous sommes tous confrontés, un jour ou l'autre, soit en tant que rédacteur, soit en tant que lecteur, au désagrément de voir un contributeur se servir de sa liberté d'expression pour interrompre de façon répétitive l'enchaînement des messages par des remarques intempestives qui modifient désagréablement le fil de l'échange. Je ne vais pas faire ici une description du fâcheux : ils sont multiples. Ce n'est pas leur personne qui est en question, mais leur pratique.



Et je ne parle pas ici des personnes avec lesquelles on n'est pas d'accord. Il est heureux que nous puissions être irrités par une opinion contraire, ou une façon de s'exprimer qui nous semble incorrecte. La liberté d'expression doit permettre de tolérer ces désagréments, sinon, c'est le règne du politiquement correct et du consensus mou. Et cela n' a plus aucun intérêt et fait fuir les personnes ayant une pensée originale.



Non, ce dont je veux parler c'est des personnes qui usent, délibéremment dans un but bien précis, ou involontairement par style personnel, de stratégies que l'on peut repérer facilement et qui, si on n'y prend garde, font dévier le sens des interventions du fil, non dans le sens d'un enrichissement mais dans celui d'un appauvrissement. Cela peut être fait pour casser un énoncé, dans un but politique, par exemple, ou pour mettre en difficulté un rédacteur, ou par un égocentrisme qui conduit à ne pas se préoccuper des autres contributeurs ou des lecteurs.



Tout le monde a connu ça : Untel balance une remarque qui a l'air de partir du sujet, mais conclut sur un thème qui lui est cher, souvent polémique et en opposition avec le sujet, et reprend le même thème plusieurs fois, jusqu'à ce que tout le fil de la discussion soit orienté sur ce thème. Je ne donne pas d'exemples, vous pensez à ceux qui vous ont particulièrement dérangé.



Que fait un homme politique manipulateur (ça existe !) quand il est pris en flagrant délit d'incohérence ou de mensonge ? Il se tourne vers le journaliste et l'attaque personnellement en lui renvoyant l'attaque. C'est une stratégie vieille comme le monde.



Que fait le fâcheux sur un fil ? Il lance un truc provocant jusqu'à ce que réagissent ceux qui se sont sentis concernés par l'attaque, et alors il intervient en faisant remarquer qu'on l'attaque. Du coup, on n'est plus dans la communication, mais dans la méta-communication, et l'on a perdu de vue le sujet du fil. Qui est dévoyé sur un conflit de personnes. Stérile et parfois même blessant pour certains.



Comment éviter ça ?



Et la question est d'importance, parce que de nombreux contributeurs partent des sites pour cette raison. Et ce sont en général les personnalités les plus ouvertes et créatives qui sont touchées par ces systèmes et qui finissent par jeter l'éponge, la proportion de fâcheux augmentant donc sur le site en question. Bien entendu, ce n'est pas souhaitable.



Pour ne pas générer la nécessité d'une censure, il faut donc que nous trouvions collectivement une réponse à ces attitudes.



Dans la réalité quotidienne, on peut remarquer que la meilleure des stratégies pour éconduire un fâcheux, c'est l'ignorance. Ne pas répondre à la désagréable remarque égrillarde et continuer son chemin, ne pas s'énerver devant un adolescent qui « joue la provoc », ne pas montrer à l'agressif que l'on a peur, etc. Toutes ces expulsions affectives qui peuvent mal tourner si on y répond, s'éteignent si on les ignore.



Dans le monde virtuel, c'est pareil. On n'est pas obligé de répondre, on n'est même pas obligé de lire. Personne ne peut faire un conflit à soi tout seul, il faut forcément des provoqués aux provocateurs pour que ceux-ci puissent exercer leur art... Si les cibles ne répondent pas le provocateur va aller chercher ailleurs.



Comment repérer une provocation si on ne lit pas les interventions ? Bien sûr, il est nécessaire de commencer par lire : c'est en voyant le tempo des interventions et les tentatives répétées de sortir du sujet, que l'on se fait une opinion. Ensuite, ce n'est plus nécessaire, ni même souhaitable. Il y a tellement de choses intéressantes à lire, pourquoi perdre son temps avec des personnes qui n'apportent rien ou qui sont de mauvaises foi ? D'autant plus que c'est en les lisant que peut naitre l'irritation qui va nous donner envie de répondre.



A ce moment de ma réflexion, une question se pose à moi : est-ce qu'on peut se limiter à une prise de conscience individuelle, ou est-il souhaitable d'informer ses petits camarades que l'on est en présence d'une provocation stérile ? Je ne sais pas comment trancher cette question. Parfois je me suis tue, et je l'ai regretté après. Peut-être vaut-il mieux en dire un mot, car celui qui est directement provoqué à moins de recul que celui qui ne l'est pas. Un coup de main est peut-être souhaitable dans ces cas-là.



Voilà !



Encore une fois, je précise que je ne conseille pas de ne pas lire ceux avec lesquels on n'est pas d'accord ! Je pense au contraire que c'est de la contradiction que l'on apprend le plus. Je tentais de réfléchir aux moyens de déjouer et d'empêcher de nuire les trolls et autres fâcheux... qui nous permettent d'apprécier encore mieux les vrais et enrichissants échanges que l'on peut avoir sur Mediapart.



Auteur : Liliane Bourdin, 24/02/2009

www.mediapart.fr