Abandonnons le style chronologique pour parler de ce qui fait la célébrité, le mystère et une bonne partie de la beauté de cette île : son histoire.

Commençons par évacuer le nom de l'île, baptisée avec une force d'originalité rare par le premier occidental à y débarquer... un hollandais qui fit cette découverte le jour de Pâques 1722. Voilà, ça c'est fait.

Pendant les décennies suivantes, quatre ou cinq explorateurs vont s'y arrêter sans marquer un intérêt extrême pour l'endroit. Quelques milliers d'indigènes de type Maori y vivent de l'agriculture et le seul point notable est que l'île est parsemée de statues monolithiques gigantesques dont la majorité sont renversées. Il ne semble pas que la construction de ces statues se poursuive à cette époque. Les occidentaux laissent quand même quelques souvenirs aux habitants : la syphillis et la tuberculose qui vont faire des ravages et aussi des prêtres qui vont détruire avec soin toutes les traces de culture "païenne".

Cependant quelques uns des explorateurs vont faire des observations et des comptes-rendus qui vont s'avérer très précieux au vu de la suite de l'histoire de l'île.

Vers le milieu du 19è siècle, les péruviens déportent une grande partie de la population pour aller extraire le guano, indispensable à l'agriculture des nouveaux pays développés... Pratiquement aucun de ces exilés n'y survit. Ceci ajouté aux épidémies fit tomber la population indigène à seulement une centaine de personnes à la fin du 19è. Un génocide de plus. Génocide humain mais également génocide culturel, car avec cette extinction de masse et cette évangélisation forcée a disparu l'histoire, la culture et même l'écriture de ce peuple.

Depuis, on en est réduit à faire des théories.... en s'appuyant sur les vestiges, les quelques fragments de tradition orale qui ont survécu au génocide et aux quelques notes tardives des explorateurs européens.

Première énigme : d'où viennent les fous furieux qui ont fait quelques milliers de bornes à la voile ou à la rame et surtout à l'aveugle avant de trouver ce caillou ? Indiscutablement, le gros de la population est Maorie, l'ethnie qui peuple la Polynésie, Hawaï... (on retrouve d'ailleurs le récit de ce voyage dans plusieurs légendes maories) et ils sont donc venus des atolls polynésiens. Cependant, de nombreux indices tendent à prouver qu'il y a eu d'autres immigrants (avant, après ?) en provenance d'Amérique du Sud.

Parmi les indices, le style de la plupart des moaïs qui rappelle plutôt des visages péruviens, les quelques légendes locales sur les guerres ethniques entre "Courtes oreilles" et les "Longues oreilles" qui font penser à deux ethnies distinctes et arrivées à des dates différentes et puis aussi cet ahu, (plateforme de base des moaïs). Nommé l'ahu Vinapu, il ressemble très fortement à la méthode de construction des Mayas (et autres sud-américains) et pas du tout à ce que font les Maoris d'habitude...

Petit commentaire perso, cet assemblage de blocs géants sans aucun mortier ni interstice est phénoménal, il est d'une précision qu'on aurait du mal à atteindre aujourd'hui. Je brûle d'aller voir ça en grand modèle en Amérique du sud un jour (qui m'emmène voir le Machu Pichu ? c'est un de mes rêves).

Pour info, un savant norvégien, avec quelques amis fêlés comme lui, a rejoint un atoll polynésien (donc bien plus loin que l'île de Pâques) en partant du Pérou sur un radeau traditionnel indien (balsa + lianes) et en n'emportant rien de moderne (c'était l'expédition Kon Tiki en 1947).

Ils ont vécu de pêche et d'eau de pluie pendant les 101 jours de traversée (8 000 bornes quand même). Le voyage est donc faisable.

Deuxième énigme : comment (et accessoirement pourquoi) les habitants ont dressés des statues gigantesques aux quatre coins de l'île sans aucun outil technologique ?

Ces statues énormes pesant plusieurs dizaines de tonnes (moaïs) étaient dressées sur des tertes en pierres (ahus) et tournaient le dos à la mer. Certaines étaient surmontées d'un chapeau, ou chignon, en pierre volcanique rouge. Leurs yeux étaient décorés de corail avec un iris en obsidienne noire ou en pierre rouge.

Il semble que l'érection (JD on ne rigole pas) de ces statues obéissait à un motif religieux. En effet, on a montré que les ahus avaient une fonction funéraire et on pense que les moaïs étaient une représentation des ancêtres disparus. Ils regardaient vers les villages pour les protéger, le "mana" (puissance spirituelle chez les polynésiens) étant concentré dans leur regard.

Lors des guerres violentes qui ont ravagé l'île, on suppose que les moaïs ennemis ont été couchés face contre terre pour annuler leur pouvoir de protection sur le village adverse.

Les moaïs étaient sculptés à un seul endroit de l'île, sur les flanc du volcan Rano Raraku, puis ils ont été acheminés sur tout le littoral de l'île, ce qui repésentait parfois plusieurs dizaines de kilomètres de transport.

On s'est longtemps cassé la tête pour savoir comment les pascuans avaient fait pour les soulever et les bouger vu qu'il n'y a pratiquement aucun arbre sur l'île. La légende dit que les Moaïs marchaient tous seuls, je vous passe toutes les théories loufouques que ça a engendré : intervention extraterreste, pouvoirs kinétiques, etc...

La théorie la plus sérieuse est que les pascuans ont utilisé les arbres de l'île, (tous les arbres) pour dresser des échafaudages et pour faire rouler les moaïs sur des rondins. Ils en auraient d'ailleurs tellement utilisé qu'ils les auraient fait disparaître... c'est pour ça qu'au début personne n'arrivait à imaginer leur méthode : bouger quelques dizaines de tonnes de pierre sur des kimlomètres sans même un levier, fallait le faire.

Troisième énigme : On a découvert sur l'île de Pâques des tablettes dites "Rongo-Rongo" présentant une écriture totalement inconnue. Elle est constituée de dessins, un peu comme des hiéroglyphes, et malgré de nombreuses théories à ce sujet, elle reste indéchiffrable.

C'est la seule écriture apparue en Océanie, elle est totalement atypique et c'est une vraie tristesse de voir les pascuans recopier soigneusement sans les comprendre les quelques tablettes ayant échappé aux autodaphés des prêtres missionnaires pour ensuite les revendre aux touristes...

Quatrième énigme : pourquoi cette civilisation est partie en vrille ? Avant que les occidentaux n'achèvent cette culture à coup de germes, de bonne parole et d'esclavagisme, elle avait déjà souffert. Son âge d'or était visiblement passé. De plus l'écosystème (lui aussi achevé par nos brillants stratèges qui introduisirent par exemple le mouton sur l'île) avait déjà pris une grosse claque auparavant.

Normalement, la mortalité supplémentaire (due à la famine par exemple) régule ce risque et la population revient peu à peu à un niveau normal et l'environnement se reconstruit. Mais sur l'île de Pâques, on pense que les habitants ont surexploité la forêt jusqu'à la détruire entièrement (pour les Moaïs notamment).

Plus d'arbre donc plus de bateau pour aller pêcher, plus de fruits (notamment les noix de coco), beaucoup moins d'oiseaux, plus de feu et aussi une érosion démultipliée qui ruine les terres agricoles pour des générations. Voilà comment on suppose qu'ils ont atteint un point de non retour.

Les conditions de vie terribles qui ont dû s'en suivre ont probablement servi de déclencheur à de sanglantes guerres internes. (Il reste des traces des ces troubles violents dans les quelques légendes qui ont subsité). La religion a changé, la société a changé, tout a changé.

Les pascuans n'ont jamais pu récupérer le niveau de vie qu'ils avaient auparavant. La population est restée peu nombreuse, fragile et la lutte pour les ressources devait être plutôt farouche.

Cinquième énigme : Le culte de l'homme oiseau... Quand les occidentaux sont arrivés sur l'île, la plupart des moaïs étaient par terre et on en fabriquait plus. Le niveau de vie était à peu près correct mais c'était plutôt tendu au niveau ressources (voir au-dessus) et les clans avait trouvé un moyen plus qu'original pour s'organiser socialement.

Ce moyen était "socio-religieux" : le culte de l'homme-oiseau s'était développé et avait probablement remplacé l'ancien culte des ancêtres. On pense que ce culte absolument unique dans son genre faisait aussi la part belle aux sacrifices humains et au cannibalisme.Chaque année, des concurrents de chaque clan partaient du hait des falaises (vertigineuses comme il se doit) du volcan Orongo, descendaient la falaise (a la mano) puis traversaient le bras de mer (avec récifs, courants et requins) qui les éparaient de l'ilôt Moto Nui (la plus grande, Nui veut dire grand en polynésien).

Là, ils attendaient l'arrivée des premières hirondelles de mer et la ponte, puis se saisissant d'un oeuf, ils devaient faire le chemin inverse, remonter la falaise (toujours a la mano) et rapporter l'oeuf intact. Le premier qui réussissait devenait le représentant de l'homme oiseau et donc le boss de l'île pour un an (en simplifié).

Pendant le temps de cette épreuve (ça pouvait durer quelques semaines), les pascuans étaient réunis en haut de la falaise et encouragaient leurs champions. Il reste quelques huttes en pierre et de nombreuses gravures de l'homme-oiseau (des pétroglyphes pour ceux qui aiment le grec).

Cette cérémonie totalement atypique s'est déroulée jusqu'à la fin du 19è siècle, puis elle a cessé avec les déportations massives, faut de combattants. Des occidentaux y ont assisté, on est donc assez sûr de la façon dont ça se passait.


Si vous avez réussi à lire cet article jusqu'au bout, je vous conseille de faire le voyage et si vous n'avez pas de sous de voir le film "Rapa Nui". Ce film est bien sûr romancé, prend de grandes libertés historiques (il mélange l'époque des moaïs, des guerres civiles, et de l'homme oiseau) et invente une raison d'être aux moaïs assez originale. Cependant, l'histoire malgré son holywoodisme est assez belle, les paysages sont somptueux et de nombreux éléments sont quand même assez proche de ce qu'on estime être la vérité.

Peut être à bientôt pour un autre interminable carnet de voyage.