Latin, espéranto

"L'espéranto est la meilleure base linguistique à donner aux enfants pour leur faciliter l'étude des langues, y compris le latin". Ces paroles ne sont pas celles d'un espérantophile, mais du Prof. E.B. Mayor, philologue et maitre de littérature latine à l'Université de Cambridge.

Bien que, jusqu'à présent, nulle expérience n'ait été réalisée pour mesurer scientifiquement le bien-fondé d'une telle déclaration, comme cela a été fait pour l'apprentissage des langues modernes *, l'on peut affirmer que l'espéranto est aussi une excellente propédeutique pour l'étude du latin.

Passer de l'espéranto au latin c'est en effet passer du simple au compliqué, c'est éviter à l'enfant d'aborder de front toutes les difficultés que comporte cette merveilleuse langue classique **. Ceux qui examinent un texte en espéranto pour la première fois sont toujours frappés par le nombre de racines latines qu'il contient, souvent moins déformées qu'en français comme le prouvent ces quelques exemples : L vespa, F guêpe, E vespo; L insula, F île, E insulo; L oculus, F oeil, E okulo; L pirum, F poire, E piro. En général l'on peut dire que près des trois quarts des radicaux de l'espéranto appartiennent plus ou moins aux langues dérivées du latin.

Comme dans ce dernier, la place des mots importe peu en espéranto grâce à un accusatif - marqué par le suffixe -n, qui donne à la langue est très grande souplesse et lui évite une structure aussi rigide qu'en français ou en néerlandais par exemple. En fait l'espéranto est une langue avec une seule déclinaison à deux cas (nominatif, accusatif). Certaines constructions sont presque similaires dans les deux langues en question. Par exemple :

Le fils joue dans la ville : L Filius ludit in urbe; E Filo ludas en urbo;

Le fils va à la ville : L Filius it in urbem, E Filio iras en urbon;

Le fils vient de la ville : L Filius venit ex urbe; E Filio venas el urbo.

Il en est de même pour la gallicisme "il y a", propre au français, qui se traduit selon une construction identique. Dans les deux langues on ne retient que le sujet réel : "Il y a un arbre près de la maison" devient en latin "Arbor propter domum est" et en espéranto "Arbo apud la domo estas".

Avec une seule conjugaison, sans verbes irréguliers, l'espéranto peut également préparer à l'étude du latin, entre autres pour la construction du gérondif et de l'adjectif verbal. Ainsi "Patria est amanda" (la patrie doit être aimée) se traduit en espéranto par "La patrio estas amenda".

Si l'espéranto peut jouer ce rôle appréciable de modèle pédagogique, il le doit à trois qualités essentielles. C'est en effet une langue :

- simple, sans informations inutiles à l'expression de la pensée. Comparons le verbe "aller" à l'indicatif présent en latin / ire : eo, is, it, imus, itis, eunt / et en espéranto / iri : mi iras, ci iras, li iras, ni iras, vi iras, ili iras /. L'emploi de pronoms évite le recours à des terminaisons différentes.

- régulière, sans exceptions qui restent autant de chausse-trapes pour les élèves. Le pluriel se marque toujours par l'adjonction du suffixe -j , alors que le latin compte plusieurs terminaisons : -ae, -i, -a, -es, -ia -us, -ua.

- dissociable quant aux difficultés, ce qui permet une étude progressive sans informations inutiles; par exemple dans la conjugaison sans temps primitifs illustrée par le verbe "être" à l'infinitif (L esse, E esti), au présent (je suis, L sum, E mi estas), au futur (je serai, L ero, E mi estos), au parfait (je fus, L fui, E mi estis).

Alors que le latin fut pendant plusieurs siècles la langue de l'élite européenne, l'espéranto devient peu à peu une langue interethnique universelle.

Germain PIRLOT

* Cf. notre chronique du 16.2.84, "Quand l'espéranto facilite les études".

** Les personnes qui désireraient pratiquer le latin lors de rencontres internationales peuvent prendre contact avec Mme Diane Licoppe, 76, avenue de Tervuren, 1040 Bruxelles.


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Voir aussi :

Le latin comme langue de l'Europe ?

par François Degoul