Voila un sujet qui, en principe, n'aurait pas exigé un long développement, puisque l'espéranto se passe fort bien de ce casse-tête qui n'apporte rien à la communication dans le rôle de langue internationale. Tout simplement parce que son alphabet est phonétique.

Le sujet est longuement traité sous le titre "
Liaison en français" dans un article de Wikipédia. On peut remarquer, dans les versions de cet article en allemand, anglais, italien et portugais, que c'est un aspect particulier à la langue française.

Zeuro est arrivé !

Air connu ! ;-)

Le principe de la liaison n'est pas très facile à faire comprendre à des personnes qui ne connaissent rien du français. Bon nombre de natifs francophones, y compris des intellectuels, trébuchent sur cette règle. Michel Serres a souligné que, depuis le passage du franc à l'euro, beaucoup de gens, à la radio comme à la télévision, hésitent lorsqu'il s'agit parler de sommes en euros. Le problème est apparu lorsque, au lieu de dire 1, 5, 9,10, 100, 200 francs, il a fallu dire, par exemple un neuro, cinkeuros, neufeuros, dizeuros, centeuros, deucenzeuros. Dans ce dernier cas, certains préfèrent éviter la liaison...

Pour l'exemple, comme les sons français "on", "en", "un" — qui ont des variantes orthographiques — n'existent pas en espéranto (toute lettre se prononce, et de la même façon), il est préférable de choisir des mots ayant une phonétique proche en Langue Internationale :

six années --> sizane (ses jaroj)
sept années --> setane (sep jaroj)
ails et échalotes --> ajzeeŝalot (ajloj kaj ŝalotoj)

La façon de compter en espéranto ne comporte pas les irrégularités du français. C'est un jeu d'enfant :

nulo unu du tri kvar kvin ses sep ok naŭ
dek dek unu dek du dek tri dek kvar dek kvin, etc.
dudek dudek unu dudek du dudek tri dudek kvar, etc.
tridek, etc.

Rien d'étonnant donc que George Soros, qui a appris l'espéranto de par son père Tivadar Soros, l'auteur de "
Mascarade autour de la mort", ait su si bien compter ;-)

Et si nous ne parlions qu'une langue ?

La conclusion de Michel Serres reste toutefois obscure. Elle comporte un sous-entendu qui peut prêter à confusion et qui demande explication :
"(...) La manière de compter non seulement change selon les cultures, mais est aussi une sorte de conservatoire des racines mêmes du langage qu'on parle, c'est-à-dire racines latines, racines grecques et ainsi de suite, et je serais tout à fait marri qu'on change cette variété variété-là, puisque cette diversité des langues, évidemment, ou cette diversité des choses, c'est comme la biodiversité. Qu'arriverait-il si nous ne parlions qu'une langue ? Il arriverait simplement que ce qui arriverait si nous étions la seule espèce à survivre sur la Terre : on se mangerait les uns les autres."
Et qu'arrivera-t-il lorsque l'anglais aura mangé toutes les autres langues ?

C'est pourtant bien ce qui se passe.

Michel Serres a maintes fois condamné, avec vigueur et avec raison, au moins depuis 1992, donc pas moins de vingt ans, l'envahissement de l'anglais, justement deux fois dans cette même émission :
  • 1er décembre1992 (Le Nouveau Quotidien, Lausanne, Suisse) : Actuellement, les savants, les publicistes, les journalistes parlent anglais. On voit sur les murs de Paris beaucoup plus de mots anglais qu'on ne voyait de mots allemands pendant l'Occupation. Tous les gens qui ont une quelconque responsabilité, dans mon pays, ne parlent plus ma langue. Par conséquent, j'appelle le français la « langue des pauvres ». Et je la soigne comme je soigne en général les idées que j'ai sur les pauvres.
  • 26 décembre 1993 (L’Est Républicain) concernant le problème de défense de la langue française : "Tout cela est notre faute mais ça peut se réformer très vite. Il suffit que le peuple qui parle français se révolte contre ses décideurs. Moi, je suis du peuple, ma langue est celle des pauvres. J’invite les pauvres à se révolter contre ceux qui les obligent à ne rien comprendre".
  • 20 mars 2005 (chronique "Le sens de l'info" de France Info de Michel Polacco: "La langue française" 3:36/6:43) : "Je pense qu'aujourd'hui il y a sur les murs de Paris plus de mots anglais qu'il n'y avait de mots allemands pendant l'Occupation, et ça c'est quand même sous la responsabilité de ceux qui veulent bien le mettre, parce qu'il n'y a pas de troupes d'occupation aujourd'hui. Je les appelle des collabos".
  • 18 septembre 2011 (France Info, chronique "Le sens de l'info" de Michel Pollac), dans la chronique émission "Le sens de l'info" sur le thème "Asterix" (curieusement, le lien à cette chronique qui avait fait polémique à cause d'Astérix est introuvable le 7 février 2012) :


Michel Serres : "(...) Non, non, c'est vrai que nous n'avons pas vaincu les Romains. Nous n'avons pas résisté comme le dit la bande dessinée, mais au contraire, ils nous ont écrasés jusqu'au dernier. Il y a une preuve, d'ailleurs, ils nous ont imposé leur langue..."

Interrompu par Michel Polacco : "Ils nous ont civilisés !"

Michel Serres : "Non, non, non, nous étions civilisés, ils nous ont imposé leur langue exactement comme aujourd'hui les vainqueurs et les collabos de la guerre économique nous imposent l'anglais, ils nous ont imposé le latin, et la preuve, c'est qu'il nous reste à peine deux ou trois dizaines de mots gaulois en-dehors des noms de lieux et de géographie."

L'anglais s'incruste et s'impose de plus en plus dans les cultures. Son apprentissage exige un temps et des moyens humains et financiers si importants qu'ils font défaut pour l'enseignement des langues nationales et ethniques : en France, pour enseigner plus d'anglais, on rogne sur celui de l'enseignement du français et des autres matières; on rogne sur le temps et les moyens de lutte contre l'illettrisme et l'analphabétisme. C'est vrai et encore plus catastrophique dans les pays émergents où ceux qui parlent le mieux l'anglais sont repérés par les chasseurs de têtes. Quand ce n'est pas la fuite des cerveaux qui menace ces pays, c'est l'assurance pour les EUA d'imposer un pouvoir de paille : “Plus encore que les Anglais, ce sont nos anglophones qui ont réduit l’Inde en esclavage“ (Gandhi : "Even more than the English, he insists, those who enslaved India are our Anglophone").

Si cette langue nous est imposée, c'est parce que nous le voulons bien. C'est parce que nous avons fait le choix de l'infériorité et rejeté le choix de l'égalité qui figure pourtant dans la devise de notre pays !

Cette marée noire du tout-anglais ne souille pas que les murs de Paris. Elle s'incruste partout : dans toutes les écoles, dans tous les magasins, surtout les grandes surfaces où l'on ne peut entrer sans subir des chansons en anglais, des noms de produits ou des slogans en anglais, et aussi sur les répondeurs téléphoniques pour des messages d'attente, etc..


Les radios et les télévisions sont saturées de chansons en anglais. Où est la diversité ? Alors que l'Union européenne a pour devise "Unité dans la diversité", voila la soupe que l'on nous sert : aucune chanson en italien, en allemand, en espagnol, et ne parlons pas de celles en finnois, en hongrois, en polonais, en grec ou en maltais, et l'ajout du croate en 2013 n'y changera rien. Ne parlons pas de l'Eurovision dont le vrai nom devrait être Anglovision. Même sort pour les chansons en espéranto, alors qu'une radio brésilienne,
Melodia Web, a inclus des chansons en Langue Internationale dans ses programmes depuis décembre 2011...

En fait, durant l'Occupation, même les pires collabos n'ont pas poussé à un tel point à l'apprentissage et à la contrainte d'utiliser l'allemand. Dans un autre domaine, il y a aussi notre système métrique qui est de plus en plus attaqué... Tout ceci va dans le sens de ce qu'a écrit
David Rothkopf, une personnalité importante de l'administration Clinton, dans le numéro de l'été 1997 de Foreign Policy“, magazine trimestriel étasunien de géopolitique et de commerce international : “Il y va de l’intérêt économique et politique des États-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais; que, s’il s’oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de sécurité et de qualité, ces normes soient américaines; que, si ses différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains; et que, si s’élaborent des valeurs communes, ce soient des valeurs dans lesquelles les Étasuniens se sentent à l'aise.

Bien pire encore, le ministre de l'éducation nationale actuel projette un gavage généralisé du cerveau des enfants dès l'âge de trois ans. Je n'ai jamais entendu ou lu des protestations de l'éminent professeur et académicien Michel Serres contre un tel conditionnement. Ni même de Claude Hagège !

La sagesse populaire, à laquelle je suppose que Michel Serres n'est pas opposé, conseille de "ne pas mettre tous les œufs dans le même panier".

Or, Luc Chatel met tous les œufs dans le même panier du tout-anglais, une langue poussée en avant par un ordre économique qui écrase et monnaye tout, alors que l'on devrait déjà s'intéresser au mandarin, à l'espagnol, à l'hindi, etc.... Il serait même autrement préférable, à cet âge, de faire bénéficier l'enfant d'une familiarisation et d'une formations de l'ouïe et de l'organe vocal aux langues les plus diverses afin qu'il puisse s'orienter et faire son choix, un vrai choix, pas un choix entre l'anglais et l'anglais, dans un vrai monde de diversité.


Une langue, comme l'a rappelé Henriette Walter, "c'est une façon de voir le monde". L'anglais enseigné précocement ne peut donner aux enfants qu'une vision filtrée et unilatérale du monde. Les premières impressions et expériences sont profondément marquantes et déterminantes chez l'enfant. Elles imprègnent son subconscient. Auteur de "Linguistic Imperialism" (1992) et de "Linguistic Imperalism Continued" (2010), le professeur Robert Phillipson dénonce depuis plus de vingt ans une dérive vers l'uniformisation, vers la destruction de la diversité linguistique et culturelle :

Mais nos têtes pensantes préfèrent s'offenser contre l'introduction de mots en anglais que contre l'intrusion massive de la langue anglaise — une langue avant tout nationale et liée à l'ordre politico-économique dominant — dans notre vie, contre sa substitution totale au français dans les programmes d'enseignement ou dans certains milieux, au point que bon nombre de mots et de termes scientifiques anglais ne sont plus traduits, pas plus en français qu'en zoulou !

Chatel voudrait que tout élève séjourne au moins une fois dans un pays anglo-saxon ! Est-ce ainsi que l'on construira une Europe de la diversité, une Europe équilibrée, alors que l'on voit déjà ce qui se passe : les annonces pour des postes de responsabilités exigent de plus en plus des natifs anglophones : "English native speaker only" ou "English mother tongue". Le patron des syndicats européens est anglais et la patronne de la diplomatie européenne est anglaise !... Ne serait-il pas temps d'ouvrir les yeux ? Est-ce pour préparer la "gouvernance mondiale", chérie par Sarkozy, dont les maîtres du jeu seront les deux puissances majeures du groupe Echelon associées à une oligarchie sans scrupules ?

La proposition de Chatel est désastreuse, pour ne pas dire ubuesque. Natif du Maryland, il est incapable de s'imaginer qu'il existe d'autres pays que les EUA et la Grande-Bretagne et des langues autres que l'anglais, alors que le pourcentage de natifs est inférieur à 5% dans le monde, 13% dans l'UE, alors qu'il est incapable, comme ses prédécesseurs, de résoudre le problème des classes surchargées, des établissements vétustes ou mal équipés, de l'effectif insuffisant d'enseignants. Moins d'enseignants, c'est plus de jeunes incasables et paumés, c'est plus de problèmes sociaux, c'est plus de délinquance, c'est plus de prisons. Les EUA sont le pays où le taux de prisonniers par rapport au nombre d'habitants est le plus élevé au monde, devant la Chine. Pousser à l'apprentissage de sa langue, c'est s'aligner toujours plus sur ce modèle désastreux pour toute l'humanité.
Lorsque Chatel affirme que "plus on apprends tôt l'anglais, plus on a des capacités pour apprendre une autre langue jeune", il oublie de ce n'est pas spécifique à l'anglais et surtout que l'anglais est une langue difficile, à commencer pour les natifs anglophones. Charles Dickens s'en était plaint, et Bernard Shaw avait dit : "English is the easiest language to speak badly" (L'anglais est la langue la plus facile à parler mal), propos repris et confirmés par le linguistique Edward Sapir dans son ouvrage "Linguistique". Avec le soutien du président Theodore Roosevelt, de Bernard Shaw et l'appui financier d'Andrew Carnegie, une société fut fondée en 1908 pour une simplification de l'anglais sous le nom de Simplified Spelling Society. La Grande-Bretagne est le pays où se trouve le taux le plus élevé de dyslexiques. Les élèves britanniques sont les derniers à savoir lire en Europe. Et c'est cette langue que Chatel veut inculquer comme une religion aux enfants !

Des expériences menées dans divers pays ont montré qu'il est plus logique, pédagogique et bénéfique de commencer par le plus facile pour évoluer vers le plus difficile. Chatel fait l'inverse. Voici déjà un siècle qu'un éminent philologue et latiniste de l'Université de Cambridge, John E.B. Mayor, avait étudié la question : "Comme introduction à l’étude des autres langues, une langue aussi simple, aussi riche en voyelles que l’espéranto aurait une grande valeur, spécialement pour les Anglais. Il faudrait enseigner aux enfants d’abord l’espéranto, pour passer ensuite au français, au latin, à l’allemand et au grec." Ces faits furent confirmés plus tard pour d'autres langues par le pédagogue suisse Pierre Bovet de l'Université de Genève, le professeur Mario Pei de l'Université de Columbia et par maintes expériences (voir Wikipedia : "Valeur propédeutique de l'espéranto"). Mais voilà, il y a dans ces avis un mot tabou — espéranto — au ministère de l'Éducation nationale que Chatel transforme en ministère de l'Éducation anglo-saxonne.

Michel Serres a évoqué la nécessité d'une langue véhiculaire.
C'est une chose évidente, et depuis longtemps, puisque des philosophes et des penseurs se sont penchés sur la question depuis déjà plusieurs siècles, notamment Jean-Louis Vivès (1492-1540) en Espagne, Comenius (1592-1670) en Moravie , René Descartes (1596-1650) en France, John Wilkins (1614-1672) en Angleterre, Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) en Allemagne.

J'ai commencé à commenter la chronique "Le sens de l'info" le jour où devant Michel Serres, et sans contradiction de sa part, Michel Polacco a parlé ainsi du monde espérantophone et de l'espéranto :
"Quelques retardataires idéalistes proposent encore d'oublier toutes les langues pour parler l'espéranto."

L'espéranto ne vise l'élimination des autres langues que dans l'esprit de ses détracteurs, de ceux dont les connaissances en la matière n'ont d'autres références que le oui-dire. On dit que l'espéranto est mort alors qu'aucun de ceux qui ont annoncé sa mort ne lui a survécu.
On l'accuse de tous les maux du passé, et même du présent et de l'avenir, alors que nul ne peut ignorer qu'il y a un bombardement, un pilonnage du monde à l'anglais pendant qu'une alternative douce est passée sous silence. Ça me rappelle une fable de La Fontaine dans laquelle le coupable évident était celui qui "tondit de ce pré la largeur de sa langue".

Pourtant, il n'y pas si longtemps, Michel Serres avait évoqué le sort de faibles, de perdants, de vaincus et d'incompris envers lesquels l'humanité est redevable :

Michel Serres et Michel Polacco parlent de la faiblesse

Il avait conclu cette chronique par une phrase connue de l’Évangile : "Bienheureux les faibles".

Comment a-t-on pu, dans une autre chronique, taper ainsi sur le faible espéranto, et, dans celle-ci, laisser planer une ambigüité sur la question de langue unique alors que celle qui s'installe dans ce rôle est une langue hégémonique et impérialiste, et non une langue à peine visible et ignorée, taboue et censurée, qui doit à la bonne volonté de gens de toutes nationalités, ethnies, races, religions et philosophies (sauf le nazisme, le stalinisme et autres doctrines aussi monstrueuses qui l'ont combattu) d'avoir surmonté l'adversité durant bientôt 125 ans sans recours aux armes, à des attentats et des massacres ?