Né à Strasbourg le 25 avril 1866, Carlo Bourlet avait 4 ans lorsque sa ville fut bombardée par les Allemands durant la guerre de 1870. Profondément marqué par cet événement, il épousa bien plus tard la philosophie de l'espéranto et son idéal de paix. Sa famille quitta l'Alsace pour s'installer dans le Cher, puis à Paris. Assoiffé de connaissances, il fut particulièrement studieux, passionné par la recherche. Il s'efforça toujours de rapprocher la science pure et l'enseignement scientifique avec la vie pratique. Il devint amoureux de la “petite reine“. Les traités qu'il publia à son sujet font encore référence aujourd'hui sur, notamment “Nouveau traité des bicycles et des bicyclettes“, “La bicyclette, sa construction et sa forme“, “Étude théoretique sur la bicyclette“. Il s'attacha aussi à perfectionner l'automobile puis l'avion (frottement, résistance de l'air, vibrations...).
C'est en 1900, alors que l'espéranto n'était connu en France que par quelques centaines de personnes, que Carlo Bourlet s'y intéressa grâce à des articles de Charles Méray, lui aussi mathématicien très éminent, reçu premier à l’École normale supérieure. Il commença à l'enseigner dès 1901 dans des salles du Touring-Club de France dont il fut l'un des fondateurs et au sein duquel il était membre du comité technique. Il ne savait rien de plus que ses élèves à la première leçon. Comme président du Groupe Espérantiste de Paris, il put obtenir des salles à la Sorbonne pour les cours et activités.
Contemporain de Jules Verne (1828-1905), lui-même ami et partisan de l'espéranto, c'est aussi à cette langue qu'il donna le meilleur de sa personne, sa compétence, son énergie, son dévouement, une grande part de sa vie.
Carlo Bourlet eut une grande influence sur la promotion de la langue en France, mais aussi hors des frontières, et sa mort précoce à 47 ans, bêtement accidentelle au bout de 12 jours de souffrances — une lésion de l'oesophage provoquée par une arête de poisson malencontreusement avalée à Annecy — priva la France et le mouvement mondial de l'une de ses figures les plus compétentes, volontaristes et prestigieuses.
Il fonda et dirigea la première véritable revue littéraire mensuelle en espéranto éditée par Hachette : “La Revuo“
Le premier numéro parut le 1er septembre 1906. Elle cessa de paraître avec celui d'août 1914. Cette disparition fut l'une des nombreuses conséquences désastreuses de la première Guerre mondiale pour l'espéranto. En effet, c'est le jour même de la déclaration de guerre, le 2 août 1914, que devait avoir lieu l'ouverture du 10ème congrès mondial d'espéranto au Gaumont Palace, à Paris. Tout était prêt, comme le montre une carte postale de l'époque.
Carlo Bourlet avait déjà participé à l'organisation des congrès de Cambridge, Dresde et Barcelone, ce qui aurait fait de lui l'un des piliers les plus solides pour l'organisation de ce congrès. Le programme était prometteur. Le nombre des adhésions, 3739 de 50 pays, dont 2500 étrangers, dépassait de très loin celui des congrès précédents :
Le Dr Zamenhof se déplaça depuis une ville allemande où il se trouvait alors pour assister, le 16 août 1913, à sa sépulture au cimetière de Montrouge, au sud de Paris, où il fit une brève allocution (extrait traduit) :
“Le disparu était un scientifique, il était un militant social et pas seulement ça, mais je n'en savais pas grand-chose, je ne le connaissais que comme espérantiste, cependant dès le moment où je l'ai connu comme tel, il m'est toujours apparu comme un homme si important et méritoire qu'à chaque fois que j'ai pensé au sort de l'espéranto, à sa progression, à son combat, à ses espoirs pour l'avenir, l'image de Bourlet s'est dressée au premier plan devant moi.
On a beaucoup travaillé aussi pour l'espéranto avant Bourlet, mais à partir du moment où il a adhéré à notre groupe, une sorte d'énergie nouvelle s'est déversée dans notre cause. Aussitôt après son apparition, il a commencé une propagande vigoureuse qui n'avait été que peu connue jusqu'alors en Espérantie (au pays de l'espéranto). Il attira à notre cause une firme importante qui donna à l'espéranto, alors encore faible, un appui et une forte poussée en avant. Il commença une série de conférences publiques, mais ces discours n'étaient pas seulement théoriques car la fondation d'un groupe d'espéranto faisait suite à chaque conférence. À Paris, il fonda un groupe qui, par son organisation excellente et son travail vigoureux devint bientôt un modèle à imiter pour tous les autres groupes d'espéranto à travers le monde.
Á son inlassable esprit d'initiative, d'instigation et d'aide nous devons un grand enrichissement de notre littérature et la parution des oeuvres les plus importantes sur et dans notre langue, à son initiative et à son travail énergique nous devons la fondation d'institutions importantes comme, par exemple l'Internacia Scienca Asocio et autres. Il n'a pas travaillé que dans son pays et dans sa ville : pour de nombreux endroits où l'on avait besoin d'aide, là aussi où apparaissait un danger pour notre cause, Bourlet, le soutien énergique de notre cher général Sebert, était toujours prêt avec son travail et son aide.
Mais l'un des rôles les plus importants de Bourlet concerna nos congrès. Tous ceux qui ont organisé des congrès savent très bien combien Bourlet a travaillé pour chaque congrès avant, pendant et après. En 1914, Bourlet devait apparaître devant nous comme organisateur direct et sans intermédiaire du congrès dans sa propre ville, du congrès de Paris; depuis déjà plus d'un an, il avait commencé la préparation la plus énergique de ce congrès, le congrès promettait d'être grandiose; connaissant très bien les capacités d'organisation de Bourlet et son énergie extraordinaire, tout le monde espérantophone attendait énormément de ce congrès et se préparait à venir en très grand nombre. Mais, hélas, la mort impitoyable a dit son mot cruel.
Je ne veux rien dire de plus. Les espérantistes ne savent pas tous combien notre cause doit à notre cher disparu. Viendra le temps où tous les espérantophones comprendront combien le travail de Bourlet a été important et alors, oh, hélas, ils récompenseront son ombre de cette ingratitude dont il eut à souffrir de son vivant de quelques côtés.
A l'épouse inconsolable et à ses enfants, je puis assurer que dans le monde des espérantophones, la mémoire du cher disparu ne mourra jamais
Toi, ombre de notre cher ami et compagnon de lutte, accepte notre dernier adieu et, de par ma bouche, le salut de cette cause pour laquelle tu as tant et si généreusement donné.“
La Grande-Bretagne avait déjà été frappée elle aussi l'année précédente, lors de la catastrophe du Titanic, par la disparition de William Stead (1849-1912), une des plus grandes figures du journalisme britannique qui avait permis au mouvement de se lancer dans son pays. Dans "The Review of Review", dont il était fondateur et rédacteur en chef, il avait écrit dans le numéro 175 de juillet 1904 : "La langue de ce peuple merveilleux progresse si rapidement qu'il est impossible ici de prendre en compte de tout ce qui est écrit, dit et fait."
Une constatation semblable avait été faite dans “L'Homme et la Terre“, l'ouvrage magistral du grand géographe Élisée Reclus (1830-1905) publié à partir de 1905 : “Les progrès de l'espéranto sont rapides, et l'idiome pénètre peut-être plus dans les masses populaires que parmi les classes supérieures, dites intelligentes.“
Carlo Bourlet fut l'un des artisans les plus efficaces de ces “progrès rapides“ constatés par William Stead et par Élisée Reclus. Dans l'esprit de Carlo Bourlet, la publication de "La Revuo" excluait le débat théorique et se consacrait exclusivement à la pratique : "Pour nous, l'espéranto est un fait, et nous l'utilisons tel qu'il est."
L'article sur Carlo Bourlet rédigé par Paul Tarnow dans l'“Enciklopedio de Esperanto“ (Budapest, 1933) en donne la description suivante (traduction) :
“La revue parut durant 8 années pleines, en 96 numéros au total en format B5 avec en tout 6144 pages. Chaque collection annuelle avait 12 cahiers de 48 pages de littérature (ce qui fait 4032 pages durant 8 ans) et 16 pages d'information des sociétés, diverses informations et annonces. Sur les premières pages de 4 à 22, La Revuo n'avait que des oeuvres, traductions, discours de congrès, etc. de Zamenhof et, sur les autres, des oeuvres des meilleurs traducteurs et auteurs d'espéranto. Après la cessation de La Esperantisto en 1895, Zamenhof avait finalement à nouveau un journal dans lequel il pouvait publier ses traductions exemplaires de la Bible et de divers auteurs (Gogol, Schiller, Andersen, Goethe, Orzeszko, Molière).
Parmi les collaborateurs, il y avait les meilleurs auteurs de cette époque : Kabe, Grabowski, Hodler, Lambert, Bicknelt, Valienne, Kabanov, Boirac, Privat, Ŝidlovskaja, Hankel, De Ménil, Inglada, Aymonier, Noel, Rust, Čejka, Pillath, Simon, Dalmau etc.. La rédaction de La Revuo eut de grands mérites en instiguant par un concours littéraire annuel les auteurs en espéranto."
La version en espéranto de Wikipédia comporte le même texte avec cet ajout :
Les principes rédactionnels de “La Revuo“ par rapport à l'usage de la langue furent très libres. Ceci créa les conditions pour l'évolution de l'espéranto comme langue littéraire. “La Revuo“ est donc à un certain degré un prédécesseur de “Literatura Mondo“.
Parmi ses conférence, celle qu'il présenta en 1907 aux officiers de l'École supérieure de la marine mérite une attention particulière du fait que, encore de nos jours, par ignorance ou par volonté de nuire, il se trouve des gens ayant une certaine audience pour affirmer que l'espéranto vise la disparition des langues. Or, Carlo Bourlet avait insisté sur le fait qu'il n'en était rien :
“Ce n’est donc pas une langue unique que nous voulons; ce que nous voulons, c’est que, dans tous les pays, toutes les classes de la société, qui en ont besoin, aient une langue auxiliaire commune. Nous voulons que, non seulement les gens qui reçoivent une instruction secondaire, mais aussi ceux qui n’ont qu’une instruction primaire puissent posséder cette langue seconde, servant de truchement universel, cette langue qui serait la langue de l’humanité; et nous avons la conviction que, loin d’étouffer les nationalités, son existence ne ferait que les fortifier, puisqu’elles permettraient à toutes les nations, les petites aussi bien que les grandes, de conserver leur propre idiome, en leur fournissant un moyen facile, commode et simple, de communiquer avec les autres pays.“
Publicité en espéranto
Une place de “La Revuo“ était consacrée à des annonces publicitaires. Le premier exemple concerne une réclame pour une pâte dentifrice glycérinée : “Qui l'a utilisée l'utilisera“ produite par Gellé Frères à Paris (qui a une longue histoire puisqu'elle existe toujours : site) : “La firme correspond en espéranto“. La seconde publicité concerne la célèbre Manufacture d'Armes et Cycles de Saint-Etienne, nommée aussi, plus tard, Manufrance.
Espéranto et mathématiques
L'article sur la relation entre les mathématiques et l'espéranto publié en 1933 dans l'Enciklopedio de Esperanto (p. 613-614) souligne une proportion plus forte de mathématiciens que de philologues au début du mouvement. Ainsi, Carlo Bourlet, Charles Méray, René de Saussure, Raoul Bricard, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers, auteur d'une terminologie et d'une chrestomatie en espéranto, Charles Laisant, Th. Rousseau, mais il comporte des inexactitudes.
Ainsi, le nom de Briand (sans indication de prénom) n'a rien à voir avec le monde des mathématiques. Le prélat et professeur lituanien Dombrowski (Aleksandro Dambrauskas) avait pour sa part publié des petits livres de mathématiques en 1905-1906 . Des recherches avec le nom de Berdelle (Charles Berdellé) indiquent qu'il fut l'auteur de divers ouvrages touchant divers sujets dont le calcul, l'arithmétique et les mathématiques, en allemand aussi, dont un publié en 1901 sous le titre “L'Esperanto et les mathématiciens“. Des recherches seraient nécessaires aussi à porpos de Th. (Théodore ?) Rousseau.
“Mais quelle satisfaction à façonner des esprits qui seront l'élite du pays, à éveiller en eux le goût de la science ! Bourlet plaçait très haut son idéal : son enseignement fut lumineux et précis, sa personne attira la sympathie et la confiance; certes il exigeait beaucoup de ses élèves sur lesquels il exerçait un ascendant considérable, mais ille leur rendait pae par l'intérêt bienveillant et minutieux qu'il apportait à chacun. Son succès fut très grand, et ses élèves conservent le souvenir reconnaissant de sa bonté comme de son talent.“ (p. 44, col. 2, § 1)
Une (trop) brève mention est faite en fin d'article sur ce que Carlo Bourlet avait consacré à l'espéranto à propos de sa sépulture à Montrouge :
“(...) enfin, M. von Zamenhof, venu d'Allemagne en toute hâte, apporta l'hommage respectueux de tous les adeptes de la langue universelle créée par lui sous le nom d'espéranto et dont Bourlet avait été, entre temps, un apôtre zélé.
La mort n'a pas emporté tout entier cet homme épris de toutes les nouveautés et entraîné par tous les enthousiasmes. Son oeuvre reste, et elle est considérable, vous l'avez vu : l'intensité de son travail en a compensé la trop brève durée; son influence se fera sentir longtemps dans les groupements organisés ou vivifiés par sa collaboration généreuse; son souvenir enfin sera un stimulant pour tous ceux qui ont pu apprécier sa vaillance et sa bonté.“
Aujourd'hui
Carlo Bourlet était dans le vrai dans sa démarche pour l'espéranto :
“Je parle l'espéranto aussi facilement que le français, je l'écris avec autant d'aisance, et je pense en espéranto comme dans ma langue maternelle.
Pour mon bonheur — ou pour mon malheur — j'ai passé quatre ans de ma jeunesse dans un gymnase allemand, tandis que j'ai appris l'espéranto de ci de là, à mes moments perdus, d'une façon tout à fait intermittente. Eh bien ! parler et écrire en espéranto, n'est pour moi qu'un jeu; le faire en allemand m'est toujours pénible, bien que l'allemand ait été ma langue maternelle pendant quatre ans.“
C'est toujours vrai. La constatation suivante a été rapportée sur le site du Dr Hans Malv, Malmö, Suède dans un article intitulé “Qu'est-ce que l'espéranto ?“ :
“Le professeur Christer Kiselman de l’Université d’Uppsala, en Suède, a enseigné les mathématiques en espéranto dans une université chinoise «les étudiants qui avaient appris l’anglais pendant six ans ne pouvaient pas se faire comprendre et je ne les comprenais pas. Après huit mois d’études d’espéranto, nous pouvions enfin converser».“
Mais le sujet est tabou dans notre pays, comme le montre la dérive de Geneviève Fioraso consistant à renforcer la position de la langue dont Margaret Thatcher avait dit “Au XXIème siècle, le pouvoir dominant est l’Amérique; le langage dominant est l’anglais; le modèle économique dominant est le capitalisme anglo-saxon.“
Si bien que la vraie question qui se pose aujourd'hui est "Comment (ré)éduquer un ministre de l’Éducation nationale ? — De Cai Yuanpei à Vincent Peillon en passant par Mario Pei"
Et à plus forte raison une ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.
Henri Masson, 15 mai 2013
Notes
La longueur des articles étant limitée sur Ipernity, il n'y a malheureusement pas d'autre possibilité que d'ajouter celles-ci séparément pour le présent article :
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