1923 — 1933 — 1953 — 2013…
Au lendemain de la première Guerre mondiale, il y eut un fort élan et de nombreuses initiatives pour rendre la guerre impossible, entre autres par la fondation d'organisations telles que le Service Civil International ou le Mouvement International de la Réconciliation (MIR). Cette démarche allait dans le sens de la raison principale pour laquelle le Dr Zamenhof avait proposé, en 1887, la Langue Internationale popularisée sous le nom "espéranto", pour permettre une relation linguistique équitable et sans intermédiaires entre les peuples. Un document du site du Comité International de la Croix-Rouge retrace L'activité humanitaire du mouvement espérantiste pendant les deux guerres mondiales et son rapport avec la Croix-Rouge internationale.Les associations d'espéranto de France et d'Allemagne s'efforcèrent de favoriser des échanges et de créer des liens d'amitié. L'organisation socio-culturelle SAT, fondée à Prague en 1921, organisa son congrès annuel à Cassel. Son président d'honneur fut celui qui avait dit : “Il est plus facile de briser un atome que de briser un préjugé“ : Albert Einstein, lauréat du prix Nobel de physique 1921. On brise l'atome depuis longtemps, mais pour ce qui est de l'espéranto, les préjugés persistent...
De son côté, la même année, l'Association universelle d'Espéranto (UEA) réunit 4963 participants à son congrès de Nuremberg, le record de l'entre-deux guerres. En 1922, selon le rapport “L'espéranto comme langue internationale“ publié par le secrétariat de la Société des Nations (SDN) :
“En Allemagne, les Ministères de l'Instruction publique des États du Brunswick, de Hesse et de Saxe ont pris des décisions favorables à l'Espéranto. Son enseignement obligatoire a été introduit, en 1920 et 1921, par les autorités municipales dans les écoles primaires de cinq villes, et son enseignement comme branche facultative dans les écoles primaires de 39 villes, dans les écoles secondaires de neuf villes, dans les écoles techniques et commerciales de 13 villes, et dans les cours complémentaires de 44 villes. En 1922, il a été introduit dans les écoles publiques de 52 nouvelles localités, en tout 162 villes, dont Breslau, Chemnitz, Dresde, Leipzig, Nuremberg, etc. Il est enregistré dans les asiles d'aveugles de trois villes.Le Ministère allemand de l'Intérieur a donné un caractère officiel à l'Institut national d'Espéranto à Leipzig, pour préparer le corps enseignant. Des examinateurs d'État ont été désignés pour 18 villes et le nombre des instituteurs enseignant l'Espéranto en Allemagne est de 630.
D'après le rapport officiel qui nous a été communiqué par le représentant du Ministère de l'Intérieur à la Conférence de Genève, il existe des cours d'Espéranto pour adultes dans 211 villes et 279 groupes d'espérantistes, dont 90 sont des groupements ouvriers.
Pendant l'hiver 1921-1922, il y a eu en Allemagne 1 592 cours qui ont été suivis par 40 256 adultes dont 20 456 ouvriers.
On évalue à 120 000 le nombre des personnes ayant appris la langue avant 1922. Il a été publié en allemand 49 manuels et 18 dictionnaires d'Espéranto. On a vendu un peu plus de 600 000 exemplaires des manuels.“
Mais il n'en fut pas de même du côté du pouvoir politique.
En septembre 1922, lors d'un discours vociféré à Münich, Hitler jeta l'opprobre sur l'espéranto en le liant au marxisme et à la franc-maçonnerie comme instrument destiné à faciliter la compréhension, et il confirma son hostilité dans "Mein Kampf" en 1925. Les persécutions contre l'espéranto commencèrent en 1933. Paradoxalement, alors que Heydrich, le remplaçant de Himmler, conseilla de dissoudre et d'interdire les associations d'espéranto et de confisquer leurs biens, Goebbels préconisa la modération du fait que les usagers de l'espéranto avaient une certaine audience à travers le monde, ce qui aurait pu renforcer la contradiction à la propagande nazie : sur 36 personnes arrêtées à Düsseldorf en mars 1935, 29 étaient espérantistes. Le 17 mai 1935, en tant que ministre de l’éducation du Troisième Reich, Bernhard Rust décréta l’interdiction d’utilisation des locaux scolaires pour les cours d’espéranto. Motif : "le soutien à des langues artificielles telles que l’espéranto n’a pas de place dans l’État national-socialiste".Un décret du 18 février 1936, émis par Martin Bormann sur ordre de Reinhard Heydrich, interdit à tous les membres du parti national-socialiste et d'organisations affiliées d’appartenir aux associations œuvrant pour une langue construite, ce qui frappait évidemment, en premier lieu, l’espéranto. Motif : cette démarche était pour eux "en contradiction avec les principes de base du national-socialisme". Quant à Rudolf Hess, le dauphin d’Hitler, il considérait l’espéranto comme "une salade linguistique".
L’opposition la plus acharnée à une proposition faite à la Société des Nations (SDN) en faveur de l'enseignement de l'espéranto dans toutes les écoles du monde, présentée par douze pays dont plus de la moitié hors d'Europe, vint du gouvernement français fortement influencé par des personnages tels que l'académicien, historien (un nom souvent donné aux falsificateurs de l'Histoire) et diplomate Gabriel Hanotaux, qui rêvaient d'un retour à l'Empire et d'un renforcement du colonialisme. Et ceci à une époque où ce même gouvernement qui, par l'occupation de la Ruhr (1923-1924), allait favoriser l’ascension d’Hitler.
1933
En 1933, le congrès mondial d’espéranto se tint à Cologne dont le maire, Konrad Adenauer, avait accepté la présidence d’honneur. Emprisonné par les nazis, il ne put apparaître au congrès où se montrèrent surtout ces semblants d’hommes...Beaucoup plus tard, lors de sa conférence de presse du 15 mai 1962, Charles de Gaulle ne fut pas capable d’imaginer autre chose que d'ironiser sur l’espéranto (vidéo de l'INA)... Sa boutade stupide eut pour effet de provoquer la démission de trois ministres du gouvernement : Pierre Pflimlin, Robert Buron et Maurice Schumann.
2013 en Allemagne
- L'espéranto est enseigné à titre officiel dans quatre universités (Berlin, Leipzig, Münster, Paderborn) contre une seule en France.
- L'Académie Internationale des Sciences de San Marin a été fondée par le professeur Helmar Franck, directeur de l'Institut de Cybernétique de Paderborn.
- Le seul prix Nobel (Économie, 1994) espérantophone est l'économiste allemand Reinhard Selten qui avait appris la langue tout seul durant son adolescence et qui plaide pour son adoption comme langue commune de l'Union européenne.
- La ville de Herzberg am Harz (Basse-Saxe) s'est attribué le surnom de “Esperanto-Stadt“ (ville de l'espéranto) et elle est devenue un centre important d'espéranto.
Il existe d'autres faits qui démontrent la bonne santé de l'espéranto en Allemagne. Il est possible d'ajouter que c'est à l'initiative d'un écrivain espérantophone allemand, Ulrich Becker, qu'a été fondée la maison d'édition MONDIAL à New York. Le musée d'espéranto le plus important du monde se trouve dans un autre pays germanophone, l'Autriche : Esperantomuseum der Österreichischen Nationalbibliothek.
2013 en France
En France, aujourd'hui encore, au mépris des bonnes volontés, le ministre de l’Éducation nationale, tout comme ses prédécesseurs, maintient une entrave à l'enseignement officiel de l'espéranto en ne le conservant que comme activité socio-éducative alors que cette décision fut prise en 1938 par le ministre de l'instruction publique Jean Zay !...Et ceci alors qu'une question écrite de la députée verte Barbara Pompili concernant son admission comme une option facultative au baccalauréat a reçu une réponse négative commençant par ces mots : “L'espéranto est une langue porteuse d'un idéal de fraternité et de neutralité. Parlé par des millions de locuteurs dans le monde, l'espéranto ne réunit néanmoins pas les conditions nécessaires pour faire l'objet d'un enseignement institutionnalisé à l'école.(...)“
La casse des préjugés, ce n'est pas pour maintenant.
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