Très belle conclusion de Michel Serres pour cette chronique : "... grâce à l'ordinateur, qui est la tête de St Denis tombée par terre, nous sommes condamnés à devenir intelligents. C'est-à-dire, c'est pas le savoir qui compte aujourd'hui puisque le savoir est devant nous objectivé, que la tête a roulé par terre, ce qui est intéressant, c'est pas le savoir du tout, c'est précisément l'intelligence, l'intuition, la créativité et l'inventivité : nous sommes condamnés à devenir intelligents."

Un sujet si vaste est difficile à traiter en six minutes et cinquante-neuf secondes. Il y a déjà les gens qui croient tout savoir sur tout ou qui font comme si...

Ecouter Jean Gabin :
Maintenant Je Sais

Bien d'autres aspects auraient pu être traités, entre autres le savoir en matière de langues.

J'ai eu parfois le plaisir de parler avec Georges Kersaudy, un ancien fonctionnaire international qui n'a jamais prétendu tout savoir. Il a exercé la profession de traducteur à l'Onu. Il connaît une cinquantaine de langues de l'Europe et de l'Asie. Il est l'auteur de "Langues sans frontières"(éd. Autrement, 2001), un ouvrage dans lequel il présente 39 langues de l'Europe, y compris l'espéranto. C'est l'espéranto qui, appris dans sa jeunesse, lui a donné la curiosité et le goût d'en apprendre d'autres.

Il y a eu d'autres très grands polyglottes dans le monde de l'espéranto, par exemple :

Géza Bárczi (1894-1975) fut le plus éminent des linguistes hongrois et devint membre de l’Académie des sciences de Hongrie. Il apprit l’espéranto au collège vers 1908 et publia, dès ses 20 ans, la traduction de quelques scènes de “La tragédie de l'homme” d’Imre Madách.

Paul Ariste (1905-1990, Estonie) apprit l’espéranto à 14 ans. Il rédigea ses premières études scientifiques en espéranto et lui fut fidèle jusqu’à la fin de ses jours. Il acquit, durant sa vie, la connaissance active de 26 langues et passive d’une trentaine. Il devint membre de l’Académie des sciences d’Estonie et membre d’honneur des académies de Finlande et de Hongrie et de bon nombre d’autres sociétés et instituts.

Douglas Bartlett Gregor (1909-1995) apprit l’espéranto à 14 ans. Il acquit par la suite la maîtrise d’une vingtaine de langues. Il enseigna les langues classiques à l’Université d’Oxford. Il se distingua par son érudition et il fit autorité en matière de langues, en particulier sur les dialectes du Nord de l’Italie.

Maxime Rodinson (1915-2004), orientaliste, linguiste et philologue, est reconnu comme l’un des plus éminents spécialistes de l’Islam. Il apprit l'espéranto à 13 ans à Paris.

Même en supposant des capacités identiques sur le plan de la quantité de savoir chez tous les humains, le savoir ne peut pas être le même pour tous, car telle personne qui est à l'aise pour apprendre des langues pourra avoir toutes les peines du monde en mathématiques ou dans d'autres disciplines. Et inversement. La diversité humaine est infinie dans les goûts et les aptitudes. Heureusement. Il y a des gens parfaitement à l'aise dans des professions telles que celle de médecin légiste, qui demande un savoir et un mental très particuliers, et l'astronome ou le technicien, l'informaticien, le biologiste, etc. Le savoir de l'agriculteur et du maraîcher est aussi nécessaire. Aucun savoir ne doit être négligé.

Il fut un temps encore pas très lointain où, en ce qui concerne l'espéranto, l'accès au savoir et à l'information était rendu impossible. L'avis défavorable d'un ponte qui n'en savait rien suffisait pour que nul n'ose exprimer un avis contraire même avec preuves à l'appui. On a eu le cas en Roumanie avec l'académicien Alexandru Graur (1900-1988), qui avait traité l'espéranto d'"idiome amorphe, avec peu de chance de survie ". Son influence fut très grande dans ce pays sous l'une des pire dictatures qu'ait connu l'espéranto durant le XXe siècle. Curieusement, comme Andreas Blinkenberg (1893-1982) , il avait étudié à Paris à une époque où la France était une puissance coloniale et où le gouvernement — pas le peuple — était hostile à l'idée de langue anationale (non-nationale).


L'espéranto est la langue "des têtes bien faites" plutôt que "des têtes bien pleines". C'est la langue qui, de par sa construction, sa structure, fait le plus appel à ce que mentionne Michel Serres : l'intelligence, l'intuition, la créativité et l'inventivité. “il a été prouvé expérimentalement que l’espéranto constitue un excellent pont pour l’étude des autres langues, car grâce à sa simplicité de structure et de vocabulaire il brise la résistance initiale de l’élève moyen unilingue. Il renforce en même temps son vocabulaire de mots étrangers et crée chez l’enfant une confiance en sa propre capacité d’étudier et d’assimiler des langues étrangères.“ (prof. Mario Pei, Université de Columbia, New York). Le même avis fut exprimé bien avant, dès 1907 par un célèbre latiniste de l'Université de Cambridge, que par le pédagogue Pierre Bovet de l'Institut des sciences d el'Education de l'Univerité de Genève et plus récemment par l'
Institut de cybernétique de Paderborn (travaux du prof. Helmar Frank, fondateur de l'Académie Internationale des Sciences de Saint Marin — AIS —dont la principale langue de travail est l'espéranto).

Toute langue vivante permet l'acquisition d'un savoir, y compris en espéranto. Certes, la somme de savoir ne pourra être la même avec une langue ethnique peu répandue, surtout si elle n'est pas écrite, et les langues qui ont aujourd'hui de vastes applications scientifiques. Nul ne peut nier que l'anglais s'est hissé au premier rang. Par rapport à l'anglais et à d'autres langues coloniales qui ont joué ou jouent encore un rôle impérialiste, l'espéranto s'en sort honorablement du fait qu'il a réussi à surmonter de nombreux obstacles, en dépit de tabous, de la censure et d'interdictions, sans avoir eu recours à des corps expéditionnaires, à la violence ou à des attentats.

Au hasard d'une recherche, j'ai trouvé cet article intitulé

ArchéoSF: Alain Baudet, Le commerce dans cent ans (1932 - 2032 )

2032, c'est dans vingt ans...

De tels documents ne seraient jamais réapparus sans internet si des gens comme Graur, Blinkenberg et bien d'autres avaient continué à régner sur le savoir dans leurs pays respectifs. Même chose pour le rapport publié en 1922 par le secrétaire-général adjoint de la Société des Nations, l'académicien japonais Inazo Nitobe :
Le public a enfin accès à ce savoir parmi beaucoup d'autres. Beaucoup d'intellectuels pourtaient dire de l'espéranto ce que le professeur Robert Phillipson, auteur de "Linguistic Imperialism" (1992) et de "Linguistic Imperialism Continued" (2010), avait dit lorsqu'il put observer le congrès mondial d'espéranto, à Prague, en 1996 : "Le cynisme a fait partie de notre éducation". Tout ce qu'il avait lu et entendu auparavant sur cette langue n'était que répétition de préjugés. On peut supposer que c'est ce même environnement qui avait fait dire à Michel Polacco, le 11 septembre 2011 :
"Combien déplorent que le français ne soit plus la langue diplomatique, que l'anglais, ou plutôt l'américain, au demeurant, devienne la langue des affaires et des sciences. Quelques retardataires idéalistes proposent encore d'oublier toutes les langues pour parler l'espéranto (...)."
C'est en grande partie à cause de ce cynisme, ajouté aux guerres, aux interdictions, à la censure, que l'espéranto a pris du retard et que certains ont eu et on encore une impression d'échec. Mais avant de parler de succès comme d'échec, il faut commencer par savoir le but que Zamenhof s'était fixé dans le premier manuel de Langue Internationale publié voici bientôt 125 ans, le 26 juillet 1887 :
  1. que la langue soit extraordinairement facile, de telle façon qu'on puisse la posséder en jouant.


  1. que toute personne ayant appris cette langue puisse l'utiliser tout de suite pour la compréhension entre gens de diverses nations, que cette langue soit acceptée ou non par le monde entier et trouve ou non beaucoup d'usagers — c'est-à-dire que la langue depuis le début même, et grâce à sa propre construction, puisse servir comme moyen de communication internationale.
L'objectif de Zamenhof est donc indéniablement atteint. Avec le temps, beaucoup de personnalités qui ont appris la langue en sont arrivées à la conclusion que cette langue méritait un rôle bien plus important.

Le tableau qui suit montre quelques exemples de "retardataires idéalistes" qui ont pratiqué ou au moins appris la langue (cette liste non exhaustive n'inclut pas ceux qui le parlent aujourd'hui) :